18.01.2007

Chapitre 1

YANN

19 octobre 1982, 14h30

 

La femme nous fit pénétrer dans une grande salle aux murs peints en blanc, décorés de tableaux abstraits et de pub pour les Télécoms. Les rangées de sièges en plastique beige évoquaient une salle de cinéma inconfortable. Un gros poste de télé et un magnétoscope V2000 trônaient au fond de la salle, posés sur une table en formica à côté d'une pile de dossier. Une foule d'environ 100 personnes entra dans le calme, intimidée et apprivoisée, presque en file indienne, pendant que la femme au chignon roux qui était chargée de nos accueillir tonnait d'une voix assurée :

-         Les lauréats s'assoient devant. Les accompagnants derrière.

 

Tout le monde s'exécuta docilement. Je fis un signe à Pépère et Maman qui prirent sagement place au dernier rang. Je m'installai au deuxième, à côté d'une grosse fille qui mâchait un chewing-gum. Le brouhaha qui avait envahi la salle se calma quand la femme au chignon tapa dans ses mains. Trois fois. Le silence se fit, à peine ponctué de raclements de gorge et d'une quinte de toux. Il y en a toujours un pour tousser dès qu'il y a rassemblement d'humains dans un lieu clos.

 

-         Vous êtes ici, dit la femme, parce que vous êtes les lauréats du concours du 12 juin. Vous avez été reçus et vous avez passé la visite médicale avec succès. Tout le monde a remis sa fiche de renseignements à l'entrée ?

 

Des oui timides fusèrent. Je me retournai vers Maman et pépère qui suivaient sagement le spectacle, l'air concentré. Pépère me fit un signe de la main.

 

-         Bien que vous ayez passé un concours de La Poste, votre groupe va être affecté aux Télécommunications. Le service des renseignements recrute et vous serez affectés au centre de Pantin. A la sortie, on vous remettra un livret d'accueil où tout est expliqué. Vous allez bénéficier de deux jours libres pour passer une visite médicale complémentaire chez l'ophtalmologiste. Les agents du 12 travaillent sur écran et une bonne vue est nécessaire.

 

Je tiquai. J'avais une mauvaise vue et ça risquait de me desservir.

 

-         D'autre part, ceux qui n'ont pas de logements sur Paris et sa région et qui ont fait une demande d'hébergement vont être affectés dans un foyer PTT. A l'issue de cette réunion, vous passerez voir Mademoiselle Chicot (elle désigna une petite brune assise à une table sur la gauche encombrée d'un registre et d'une pile de feuilles) qui vous remettra l'adresse de votre foyer. Elle vous remettra également la convocation pour l'examen ophtalmologique qui se déroulera demain dans la journée, ainsi que le rendez-vous pour l'entretien d'entrée au 12.

 

Elle marqua une pause.

 

-         Bien. Ces détails étant réglés, avez-vous des questions ?

-         Les foyers sont dans quel coin ? demande un garçon élancé qui s'était levé au troisième rang.

-         Il y en a deux dans le 19ème et un dans le 18ème. Ce n'est pas très loin en métro.

-         Et on est en chambre particulière ?

-         Non, les foyers sur Paris ont des chambres doubles.

-         Merci, dit le jeune homme en se rasseyant.

-         D'autres questions ?

 

Silence. La femme rajusta une mèche échappée de ses cheveux tirés sèchement en arrière et sourit. On aurait dit qu'elle allait tous nous dévorer.

 

-         Je vais maintenant nous montrer une vidéo qui vous fera mieux connaître les Télécommunications.

 

 

***

 

 

J'avais raccompagné ma mère et mon grand-père à la gare de l'Est. Ils semblaient ravis et aussi un peu tristes de me quitter. C'était la première fois que je désertais ce foyer où j'avais vécu confortablement pendant 18 ans. Je sentais l'importance du moment. J'avais une boule dans la gorge et en même temps j'exultais.

 

-         Voilà, tu vas voler de tes propres ailes, maintenant, dit ma mère un sourire aux lèvres et des larmes au coin des yeux.

-         Oui, répondis-je, ne t'inquiète pas, tout va bien se passer. Je t'appellerai demain pour te dire le résultat de l'ophtalmo.

J'essuyai ses larmes du revers de la main.

-         Avec tes yeux, tu risques d'avoir des problèmes, ils ne vont peut-être pas te prendre, dit-elle d'un ton plein d'espoir.

-         Tu sais Maman, dans ce cas ils m'affecteront ailleurs, je suppose. J'ai réussi le concours !

-         Bien sûr, mon cadet, tout ira bien, dit mon grand-père en me souriant.

 

Je les embrassai. Quatre bises sonores chacun. Je les regardai monter dans le train. Je leur fis un signe d'au revoir puis m'en allai vers mes nouvelles aventures, d'un pas décidé et dansant.

 

***

 

 

Libre. Seul et libre. A l'aube de ma vie d'adulte. J'avais mille francs en poche pour faire face aux besoins des premiers jours. Je me dirigeai vers l'entrée du métro. Au milieu de cette foule impressionnante de gens qui arrivaient et partaient, au milieu de ce maelstrom humain, je me sentais heureux, comme faisant dorénavant partie d'eux, partie d'un grand tout dans lequel j'avais désormais ma place. Curieux, j'observai quelques mecs qui attendaient sur le quai et j'en remarquai trois qui étaient plutôt beaux gosses. C'était ça Paris, des mecs partout, à ne pas savoir lequel choisir. Bien sûr, je n'ignorais pas que neuf sur dix étaient destinés aux filles, mais ça n'empêchait pas le plaisir des yeux. Je grimpai dans le wagon tout en prenant soin de me tenir à côté de la porte; j'avais peur de ne pas pouvoir sortir à temps pour descendre à ma station. J'aurai ce réflexe pendant ma première année à Paris.

Je descendis à Stalingrad, sortis du métro le plan en main, à la recherche de la rue où se trouvait mon foyer. Je me débrouillai assez bien puisque dix minutes après je me présentais au comptoir de l'accueil où un homme au visage taciturne me reçut. Il me demanda mon nom, consulta un registre et me tendit des clés.

 

-         Chambre 23, au deuxième étage. L'ascenseur est au fond à gauche. Il y a déjà un occupant dans la chambre. Je ne sais pas s'il est là.

-         Pourquoi deux clés ?

-         Une pour la chambre, l'autre pour la porte d'entrée quand vous rentrez après 22 heures. Evitez de faire du bruit !

 

Je remerciai et je pris les escaliers jusqu'au deuxième étage. J'avisai un long couloir peint en blanc cassé, avec des portes d'un drôle de vert pomme. Sur la gauche, les chiffres impairs. Je repérai le 23 et je frappai à la porte. Un "entrez" étouffé me répondit. Je poussai la porte.

 

La pièce était toute en longueur. Deux lits individuels l'occupaient, en enfilade. Occupés. Un grand type brun était allongé sur le premier. Le deuxième était squatté par un garçon et une fille. Je crus tout d'abord voir deux garçons (espoir) mais je réalisai vite que l'un des deux était une fille blonde aux cheveux coupés courts. Ils étaient couchés habillés sur le lit, rien de provoquant mais à l'évidence c'était un couple.

 

-         Bonjour, dis-je, je suis Yann et je dois habiter ici.

-         Stéphane, dit le grand brun en me serrant la main.

-         Odile … Benjamin, firent les deux autres avec la même poignée de main.

 

Je leur souris et leur demandai, hésitant, où était mon lit. La fille me sourit en retour et me fit un clin d'œil.

 

-         C'est celui-là. T'inquiète pas Yann, on ne faisait que passer. Tu vas pouvoir récupérer ton lit.

-         Pas de problème !

 

Je posai mon sac à côté du lit. Il pesait des tonnes et j'étais content de m'en débarrasser.

 

-         Je vais en profiter pour aller faire un tour dans Paris, je ne connais pas encore la ville. Je vous laisse, à tout à l'heure !

 

Je sortis en quatrième vitesse. Qu'est-ce que c'était que ces deux zozos qui habitaient mon lit ? Peut-être avaient-ils couché dedans. Quelle galère ! Rien n'était jamais simple ! Déjà que je trouvais chiant de partager une chambre à deux … Je me sentis contrarié. Je décidai alors de m'offrir une petite virée en espérant que le couple squatteur serait effectivement parti à mon retour.

 

A moi Paris ! Accueille-moi dans tes artères animées, fais-moi vibrer de ton essence urbaine, fais circuler le flux des gens si vivants et affairés auquel je vais me mêler corps, cœur et âme. Je me sentais vivant, libre, adulte en devenir. Je préparai mentalement ma soirée : balade, pizzeria, film, balade encore. Découvrir, les yeux grands ouverts, m'emplir de ces sensations nouvelles. Je marchai lentement, en scrutant chaque détail des rues et des boulevards. J'avais le temps pour moi. C'était beau et bon comme un début.

 

Je dînai d'une calzone (pizza soufflée, un délice) et d'une salade. Je trouvai ça un peu triste de manger seul mais je n'avais pas d'amis sur la capitale. Pas encore. Mes amis proches étaient tous à Troyes. J'allais en avoir des choses à leur raconter à mon retour !

J'allai voir "Poltergeist" de Tobe Hooper. Je frissonnai délicieusement devant l'histoire de ces esprits frappeurs qui envahissaient une demeure bourgeoise américaine construite sur un cimetière indien.

 

Je sortis du cinéma et je retrouvai la nuit du dehors. J'explorai les alentours, m'aventurai dans les petites rues, sans vraiment réussir à me repérer, ravi de constater que les gens restaient tard dehors, affairés, certains discutant par groupes, d'autres entrant et sortant des épiceries arabes, d'autres encore fréquentant des cafés encore ouverts à cette heure. Et ceux qui se baladaient, comme moi, sans but précis, à humer l'air nocturne de la Ville.

 

Je rentrai au foyer. Je tournai la clé dans la serrure après avoir frappé sans entendre de réponse. La chambre était vide. Je m'assis sur mon lit libéré et je sortis de mon sac à dos l'objet que j'avais acheté au "Kiosque des amis", un vendeur de journaux … spécialisés … vers Opéra.

 

Je le tenais entre mes mains, le GAI PIED. J'avais vu des pubs dans LE NOUVEL OBSERVATEUR, les lignes m'avaient accroché "mensuel homosexuel d'information". J'en avais rêvé, de cette clé d'entrée dans le monde des hommes qui aiment les hommes. Je feuilletai lentement le magazine, enregistrant chaque pub pour des établissements, parcourant les articles de fond (L'amour interracial, le fist fucking, les couples libres), les rubriques culturelles. Je dévorai les annonces, autant de portes d'entrée sur des rencontres possibles. Je reluquai les pubs pour les magazines et les films pornos, presque la bave aux lèvres à l'idée de ce que je n'avais pas encore fait. J'étudiai tout, je détaillai tout. Je me goinfrai de la revue.

 

Je refermai le magazine que je planquai au fond de mon sac. Je déballai mes affaires et allai me brosser les dents en pensant à ce monde qui s'entrouvrait pour moi, rien que pour moi. Je me lavai le visage à l'eau chaude comme pour chasser le trouble sur mes traits tendus. Puis je me mis nu. Je me couchai en espérant que les deux autres avaient laissé l'odeur chaude de leur amour. Je me branlai et j'explosai plus fort que d'habitude. Surexcité, je trempai les draps de ma crème d'homme … qui aime les hommes. Je m'endormis instantanément.

 

J'émergeai à moitié quand la porte s'ouvrit. Stéphane, le collègue de chambrée rentrait. Je m'aperçus que je m'étais endormi sur le ventre, le cul à l'air. Qui sait ? Ça allait peut-être l'intéresser ?

 

 

A suivre